A-Dieu Henri Fra !

24 mars 2020

Article d’Anne Camboulives sur Henri Fra, paru à l’été 2003 dans l’Estello n° 223 Mis en ligne par Hervé d’Anselme (1960–2016), vicaire de Lucien Aurard. Grâce à ce « prêtre branché », on peut accéder aussi à tous les autres articles, des années 1998 à 2006. [http://herveda.free.fr/struf/estello/archives/Saint%20Ruf%20234.pdf]. Les exemplaires suivants le sont uniquement sous leur forme papier : Hervé, cet as de l’informatique, n’a plus été en état d’assumer ce service qu’il rendait à la paroisse, malgré sa maladie terriblement handicapante.

LES VOIES DU SEIGNEUR SONT IMPENETRABLES

Vous l’avouerai-je ? Monsieur Fra m’a fait rougir. Il m’a dit de ces mots ! Et pas de dictionnaire à l’horizon ! Parlons-en tiens, d’horizon ! Le mien d’habitude c’est plutôt bureau, écran et clavier d’ordinateur, crayons bien taillés prêts à l’attaque et surtout : solitude –concentration oblige. Eh bien ce monsieur-là, figurez-vous, m’a reçue en pleine église !
Qui ? Mais monsieur Fra voyons ! Henri Fra, l’un des plus anciens paroissiens de Saint-Ruf, natif du village de Monclar -qu’il a connu sous forme de campagne- et espèce en voie de disparition : un vrai de vrai paysan, un sage, un homme comme on n’en fait plus ! Certes les champs ne sont plus là, les dernières vaches ont disparu il y a une douzaine d’années « mais l’ambiance n’a guère changé, les paysans se voient toujours. Et d’ailleurs le lait, entier, je me le fais livrer : chaque semaine, 15 litres, de Saint-Andiol –vous pouvez le garder une semaine sans broncher. »
La présence du bon Dieu m’impressionne un peu, ainsi que celle des derniers « invités au repas du Seigneur ». Cette situation... une première ! Monsieur Fra, imperturbable malgré les interruptions, est tout à son affaire : une enfantine, rafraîchissante, religieuse admiration pour cette nature « le Seigneur a si bien fait les choses, je reste en admiration devant sa création » dit-il.
On a vite fait de passer aux légumes…
 Aujourd’hui on trouve de tout, toute l’année.
 Moi qui ne suis pas de la campagne, M. Fra, j’aimerais bien que vous m’en disiez un peu plus...
 Eh bien si on suit la nature, au printemps on a les radis, puis les belles laitues en mai, début juin les fraises de plein champ, puis les aubergines fin juin, les melons, les carottes à partir de juillet...
 Vous êtes en plein travail en ce moment, que faites-vous ?
 Mais pour l’Estello, il faudrait que ce soit intéressant tout de même ? me rappelle-t-il gentiment à l’ordre
(Ah diable oui monsieur Fra, il faut que ce soit intéressant, sinon gare aux pierres ! Enfin on a évolué tout de même, disons attention à la volée de bois vert)
 On s’occupe du foin, il faut faire trois coupes.
 De quoi est constitué le foin M. Fra ? (il doit avoir des doutes sur mon intelligence...)
 Eh bien nous avons une prairie naturelle, c’est vraiment le mieux pour les animaux : cinquante plants différents ! Pas besoin de la semer, tout se re-sème automatiquement (façon de parler je suppose ?). Parfois elle change de qualité, s’il y a trop d’arrosage par exemple, ou une fumure mal appropriée, on aura alors davantage de grandes herbes (fétuques ou maïen grossier). Quand ce sont des graminées, des plantes qu’on sème, comme le trèfle, la luzerne ou le sainfouin, il y a plus de rendement, mais aussi plus de risques de météorisation.
  ???
 Les bêtes mangent goulûment, gonflent... et crèvent.
 Mais des prairies naturelles, est-ce si facile à trouver ?
 Eh non ! Ici (à Montfavet) on a de la chance, les cailloux s’enfoncent dans la teppe (racines) de la prairie, pas besoin d’arroser beaucoup, l’eau s’écoule lentement.

Les invités de la messe suivante commencent à arriver. J’ai un peu l’impression de me donner en spectacle, mais lui tranquillement continue : « Vous comprenez, ma sœur (c’est un coquin ce M. Fra qui voudrait être le frère de tout le monde) pourquoi le vin de Châteauneuf ne peut pas se comparer à la piquette qu’on fabriquait autrefois en Courtine ou à la Barthelasse. La différence, vient des cailloux ! »

Mais nous parlions foin, revenons-y : il faut procéder à trois coupes, pour bien faire : la première début mai, qui est grossière et destinée aux chevaux de course à Paris, la deuxième en juillet, qui sera pour les vaches, enfin la troisième (obligatoirement avant fin août), plus fine, pour les moutons et les chèvres. La quatrième est appelée « regain ».

Vous le saviez, vous, tout cela, gens de la ville, ou il n’y a que moi qui suis bête ? M. Fra m’a aussi parlé des andains, que la pirouette éparpille, et décrit par le menu la manière de traiter le foin pour qu’il soit bon : si le soleil a bien tapé, le lendemain on donne un petit coup de râteau, pour faire monter le vert (ça cuit encore), on tourne les mares ou anchers, que le foin teinte... Il ne faut pas enfermer l’humidité sinon cela devient poussier ! Travailler délicatement. Une fois l’herbe fauchée, il faut attendre trois ou quatre jours avant de botteler le foin, avec une presse. Et le laisser bouillir (l’humidité et la chaleur créent une fermentation précieuse, s’il est trop sec il est moins appétant, les bêtes le mangent moins bien) trois semaines avant de pouvoir l’utiliser.
Un poète ce M. Fra ! Il faudrait tout un livre pour rendre ses mots, son amour du travail bien fait, ses gestes constamment tournés vers le Ciel.

Le hasard a fait que, peu de jours après, le journal nous apprenait que la ferme de Montfavet et tous les foins venaient d’être détruits par un incendie. Henri Fra ne nous a rien dit. Les gens de la terre savent que le malheur se vit dans le silence. Lorsque notre curé en a parlé, un matin, à la fin de la messe, un sanglot dans la voix a trahi le paysan qui n’a pu cacher sa souffrance. Mais tel Job, M. Fra ne se laisse pas abattre devant la cruauté d’un pylone électrique dont les étincelles furent fatales à tout un travail accompli, et perdu. Avec son visage rayonnant de bonté malgré l’épreuve, quel beau chemin de lumière il nous montre là.

À propos... Peu de jours avant :
- M. Fra, j’ai rencontré votre frère récemment, Jean-Pierre
- Ah... il est un peu froid...
Allons bon ! Ces yeux bleus-là pourtant, ils m’avaient paru être des étoiles... C’est vrai qu’au début, il ne m’avait pas reconnue. Un peu vexant, d’habitude on me remet tout de même. Mais bon, je lui rappelle que nous nous étions vus le matin même en compagnie du Père Chave. Alors là : une illumination, que ça vous fait chaud dans le cœur ! « Ça fait plaisir de voir un beau sourire comme le vôtre » (il cherche à se rattraper ?).
Alors, il est froid, ou il est dans les nuages, allez savoir ? Enfin de toute façon quelquefois, à l’intérieur d’une famille, on ne se connaît pas toujours. Et à l’intérieur d’une paroisse non plus d’ailleurs. Si on refaisait des présentations un de ces jours, on aurait peut-être des surprises !
En tout cas, qu’ils soient « frère » ou « père », chez certains hommes le sens de la solidarité, celui de la fraternité, prend un relief tout particulier, qui ramène à la simplicité et au devoir effectué par obéissance certes, mais parce que cela va de soi, aussi.

Merci Henri Fra, pour cet entretien. Heureuse d’avoir fait votre connaissance, Jean-Pierre Fra.